Quel modèle de développement pour le Maroc? L'avis de Réda Hamdoun

Sept experts exposent leur vision sur les manières de développer le Maroc. Ils apportent ainsi leur pierre à l'édifice, suite au discours de Mohammed VI qui réclamait de l'audace au parlement le 13 octobre dernier, et qui a encore appelé appelé à "une réflexion" nationale ce lundi dans l'élaboration du nouveau modèle de développement.

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Coordonné par Mehdi Michbal et Hayat El Gharbaoui

En charge des infrastructures pour la Chine à la Banque Mondiale, basé à Washington et Pékin, Réda Hamdoun propose une thérapie pour mettre le pays sur la voie de l’émergence : résorber notre triple déficit de compétences, de compétitivité et de cohésion dans les politiques publiques.

Rien n’est plus puissant qu’une idée dont l’heure est venue”, disait Hugo. Cette idée, celle qui consiste à faire de l’humain le point de départ de toute politique de développement autant que sa finalité, a longuement été ballottée au gré du sac et ressac des expérimentations économiques de notre pays.

Consacrée par le souverain déclarant en 2014 que “l’élément humain
reste la vraie richesse du Maroc
”, elle a aujourd’hui valeur d’axiome. Car chacun a conscience désormais que mènerait à une impasse tout modèle de développement modernisant le pays sans le développer, l’enrichissant sans le rendre plus juste, omettant de faire du citoyen l’agent et le principal bénéficiaire de l’action publique.

Le modèle actuel a bien servi notre pays. Marqué par une prééminence de l’Etat (comme en attestent le poids des investissements publics et le cadre réglementaire), par la quête de la stabilité (appui à la demande intérieure, mise en place de filets sociaux ou ciblage des dépenses fiscales) et par le
choix, sans cesse réaffirmé depuis l’indépendance, d’une économie ouverte (incitations aux investissements extérieurs ou politique douanière), il a engendré des succès tangibles.

Au cours des quinze dernières années, la richesse par habitant (en PIB exprimé en parité de pouvoir d’achat) a presque doublé, la pauvreté extrême (moins de 1,25 dollar par jour) a été éradiquée et la pauvreté divisée par près de trois. Les taux de scolarisation primaire atteignent quasiment 100% pour les filles comme pour les garçons, l’accès aux services de base est généralisé (98% des foyers sont raccordés au réseau électrique), et nos infrastructures de transport, notre système bancaire et notre production d’énergie verte font désormais figure de référence continentale, voire mondiale.

Mais ce modèle a fait son temps. Économiquement, la croissance générée (près de 5% en moyenne au cours de la dernière décennie) reste insuffisante pour déclencher un processus de convergence et résorber le chômage de masse, pendant que le soutien à la demande intérieure continue de creuser le déficit de la balance commerciale par le biais des importations.

Socialement, les inégalités territoriales et catégorielles s’amplifient, et de larges franges restent exclues du processus de développement (le taux d’emploi des femmes est de 25%, et de moitié moins en milieu urbain). Si le diagnostic est connu, la thérapeutique l’est tout autant : il nous faut résorber notre triple déficit de compétences (les performances quantitatives et qualitatives de notre système éducatif sont troublantes), de compétitivité (notre productivité est en berne et la diversité et la vigueur de notre offre exportatrice sont réduites) et de cohésion dans les politiques publiques.

Pour autant, tout se passe comme si nous avions atteint un état d’équilibre stable mais émollient. L’interrogation est dès lors légitime: pourquoi ce modèle de développement, ayant amorcé un solide processus de rattrapage, persiste-t-il à dénier au Maroc la trajectoire qui devrait être la sienne, celle qui mène vers le statut de pays émergent ?

Le problème de l’exécution même des politiques décidées est une explication possible. Une autre en est qu’un modèle de développement n’est ni le développement d’un modèle, ni l’abondance de stratégies sectorielles développées en silo, ni la superposition figée de grandes orientations économiques. Les modèles qui défient l’usure du temps sont ceux qui
épousent les récits nationaux pour dessiner un arc de progrès, qui dégagent un horizon clair et identifient un corpus de grands choix engageants.

Notre horizon, ce peut être celui d’un Maroc qui donne sa chance à tous et où pour chacun la conviction existe que demain sera toujours meilleur
qu’aujourd’hui. Pour s’en rapprocher, une boussole structurée par quatre
points cardinaux : Justice/Equité, Opportunité/Mobilité, Sécurité/Résilience, Citoyenneté/Patriotisme.

La justice et l’équité constituent le premier des choix qui doivent sous-tendre notre modèle de développement de seconde génération. Replacer l’humain au centre du jeu via la promotion de ses capacités et la défense intransigeante de ses droits fondamentaux (l’éducation, mais aussi la santé, le logement et l’environnement) est une condition nécessaire. Il en va de l’éthique de l’action publique (ces droits ont une valeur morale intrinsèque) mais aussi de son pragmatisme.

Qui peut imaginer en effet un développement réussi sans une population formée (donc performante), saine (donc productive), bien logée (donc sécurisée) ? Une société équitable donnera plus à celui qui a le moins, privilégiant égalité des chances plutôt qu’égalitarisme. S’il est vrai que la valeur d’une société est déterminée par le bien-être des plus démunis en son sein, alors c’est à ce prix que la nôtre sera plus juste.

Le second principe insère le citoyen doté de ses pleines capacités dans un écosystème fertile en opportunités et favorisant la mobilité sociale, lui permettant de donner la pleine mesure de son potentiel. Cela passe par un cadre macroéconomique rigoureux et une inflation maîtrisée, un système
judiciaire impartial et prévisible, un financement assuré de l’initiative privée, mais aussi par la promotion de la valeur travail. Trop longtemps parent pauvre de nos stratégies, l’émancipation par le travail fonde la dignité et l’identité.

Plus encore, nous devons nous ranger, de manière offensive, aux côtés de ceux qui veulent toujours plus, pour qui l’ascension est une aspiration naturelle et la montée en compétence (et dans l’échelle sociale) une quête permanente.

Le troisième principe cardinal est celui de la sécurité. Sécurité physique (des biens, des personnes et des institutions) puisque l’insécurité est un phénomène régressif qui affecte de manière disproportionnée les plus pauvres.
Mais sécurité économique aussi, les classes moyennes vivant dans
la peur du déclassement et les classes vulnérables dans celle de la pauvreté. Un citoyen, bien que sain, éduqué, intégré dans un environnement incitatif, reste soumis aux accidents de la vie et, partant, au cercle vicieux de la pauvreté tant que les conditions microéconomiques de la résilience ne sont
pas réunies (mécanismes d’assurances, bancarisation, filets sociaux).

Enfin, un modèle spécifiquement marocain ne saurait être complet sans en
appeler à la citoyenneté (que fondent les droits) et au patriotisme (que
fondent les devoirs). Urbains et ruraux, actifs et inactifs, jeunes et seniors, progressistes et conservateurs, arabophones, amazighophones et francophones : l’affirmation patriotique engendre le vivre-ensemble et, grâce à elle, le Maroc demeure supérieur à la somme de ses parties.

Trouver le chemin d’une économie compétitive, socialement juste, civiquement rassembleuse et écologiquement responsable par le biais d’une transformation humaniste, confiante, conquérante et audacieuse, voici peut-être ici les contours d’un modèle de développement bien marocain. Son heure est venue.

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